After-image (Redux)

    par Adrien Elie



Tania Gheerbrant interroge la manière dont les images et les textes se construisent et nous traversent par le langage, les images, les rapports sociaux et la technologie. Ses œuvres fonctionnent comme des rébus sophistiqués composés de mobiliers, de vidéos et de performances dont le décryptage, constamment ouvert à de nouvelles interprétations, nous plonge dans une psyché anonyme réfléchissant, dans tous les sens du terme, l’exposition et son processus de création. La philosophie, la psychanalyse, le cinéma ou la société et ses dérives technolibérales sont autant de la matière scénaristique que les sujets de fond des fictions qui constituent le cœur de ses œuvres.

After-image est constitutive d’une construction télescopique de la narration si caractéristique du travail d’écriture de Tania Gheerbrant. Chacune des deux vidéos qui composent cette installation met en scène une performeuse jouant le rôle d’un personnage historique : Jan Purkinje, anatomiste tchèque découvreur de « l’image consécutive » et Etienne-Gaspard Robertson, inventeur belgede spectacles de projections annonciateurs du cinéma. Présentés en face-à-face, les deux films se répondent et se complètent pour former un dialogue entre les deux hommes revenus d’entre les morts par l’entremise des deux actrices. Les visages de ces dernières, recouverts de cendre, deviennent les stigmates d’une sédimentation de l’Histoire. Rejouant l’image stéréotypée du zombie, cette carnation corrompue dévoile tout le paradoxe anachronique qui anime la figure du revenant, un vestige du passé conjugué au temps présent.

Si Tania Gheerbrant utilise majoritairement la fiction dans ses films, celle-ci agit toujours comme une mise en abîme du cinéma, de ses coulisses et de son Histoire. After-image est un court-métrage pensé non pas pour être du cinéma mais pour parler du cinéma. Mettre en scène un récit de fantôme n’est en rien innocent dans une démarche visant à développer une autoanalyse cinématographique. À titre d’exemple, le métier d’acteur•rice est en réalité une affaire de possession.
Dans After-image, l’androgynie créée par la différence de genre entre les figures masculines défuntes et les actrices qui les incarnent fait écho au trouble de l’identité et de la sexualité qui traverse l’Histoire du théâtre dans un premier temps, et celle du cinéma dans un second.
Ce choix n’est pas qu’une simple référence historique, il relève également d’un commentaire social et politique sur la place des femmes et leur représentation dans la culture occidentale. Nous n’assistons pas à une discussion entre deux femmes mais bien à une conversation entre deux hommes au sujet de leurs inventions et découvertes de jadis. On parlera ici moins d’un male gaze mais bien plus d’un male speak, une parole masculine dominante et dominatrice – voire possessive – dont l’influence devient une sorte d’image consécutive, cette tache de lumière qui persiste une fois les yeux fermés, traversant littéralement le temps et la société.
Car d’ombres planantes à travers nos têtes, il en est bien question dans After-image. Les théâtres fantasmagoriques d’Etienne-Gaspard Robertson, réalisés au moyen de savantes mises en scène brumeuses et d’un système complexe de projections de lumière à l’arrière d’une toile, faisaient apparaître des créatures diaboliques et autres personnalités politiques disparues de la Terreur devant un parterre de spectateur•rice•s à la fois horrifié•e•s et fasciné•e•s. Robertson venait réveiller le traumatisme de la sombre période de l’après Révolution dans un grand jeu d’illusions aussi pervers que spectaculaire.
De ces protofilms d’horreur politiques, Tania Gheerbrant dresse un parallèle avec les luttes inquiétées de notre époque. C’est en vivant et en observant les multiples manifestations populaires qui secouent la France depuis ces derniers mois que l’artiste a vu en ces visions de silhouettes en confrontation baignées dans l’acre brouillard des fumigènes une forme de remake contemporain des spectacles d’Etienne-Gaspard Robertson.

Pour
Gilles Deleuze, l’envers du décor au cinéma est le recto et le verso d’une image reproduite. Du XVIIIe au XXIe siècle, les images changent mais restent en soi fondamentalement les mêmes. Elles persistent dans leur essence, vecteurs révélateurs des crises sociales et d’un éternel enfumage politique. Machiavel ne disait-il pas que « gouverner, c’est faire croire » ? Derrière les écrans de fumée, manifestant•e•s et forces de l’ordre deviennent des ombres anonymes sur lesquelles toutes les projections sont désormais possibles. À quelle Histoire assistons-nous et à travers quels yeux ?

Tania Gheerbrant a décidé de ne pas lever le brouillard, mais au contraire, de retourner cette arme de dissimulation du contre-pouvoir contre elle-même en révélant la manière dont nous nous sommes construits un regard fictionnel de la réalité, un regard dans lequel tout devient son contraire, où les mensonges deviennent vérités et la vérité un songe… Le regard d’une société de surveillance devenue son propre spectacle. Le soleil à l’horizon est un instant des plus étranges. Un temps indéterminé, anachronique, à la fois aube et crépuscule, une image fugace à la lumière orangeâtes dont on ne saurait dire si elle est en train de naître ou de mourir. After-image est inondée de cette lueur irréelle pleine de mélancolie, comme une poursuite à l’intensité vacillante braquée sur des personnes sans âge attendant le début ou la fin de la représentation. Que reste-t-il alors après les images ? Seulement une trace au fond de l’œil, une impression exténuante qui jamais ne s’éteint vraiment même dans l’obscurité de nos paupières closes. De l’autre côté de ces fragiles remparts de chair, l’intrus a déjà pris possession de la demeure. Demain meurt déjà.

       









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Navigation of Feeling -
Emotional factory chapter 1
                    

            par Simona Dvorak - 2020


Le cycle d'expositions Parlons de Silence s'intéresse à l'origine et au développement de nos modes de communication en relation avec les émotions.
Dans le cadre de la première exposition Seconde Peau, le duo tchèque Karolína Matušková & Lucie Zelmanová a été invité à exposer aux côtés de l'artiste française Tania Gheerbrant. Cette dernière a produit une nouvelle série de sculptures, qui tente de matérialiser ses recherches théoriques et se présente rapidement au spectateur comme l'évocation d'un sorte " d'usine émotionnelle ".

L'œuvre nodale de l'installation, Navigation of Feeling, un banc noir au design froid et aux fonctions multiples, est accompagnée de sculptures parlantes et diffusant des vidéos. L'ensemble des propositions par l'usage récurrent de lentilles rondes diffusant des images en mouvement, interroge l'objet-écran et incarne la miniaturisation de nos espaces numériques. La miniaturisation, tant physique que métaphorique, vient ici souligner la solitude que peut générer nos échanges numériques.

Le banc noir en forme de V se déploie dans la pièce sombre. Sur son côté droit s'élève un objet-écran, constitué d'un panneau LED recouvert d'une image de paysage aquatique tramée et imprimée sur calque. Trois lentilles intégrées dans la surface laissent entrevoir une vidéo diffusée en boucle sur un écran. Par un jeu de strates, qui renvoient aux filtres numériques, on aperçoit les images télescopique d'un paysage défilant en travelling, le dispositif rappelle la lenteur du cinéma d'Andreï Tarkovsky.

Des extraits tirés du livre de William Reddy 1 qui ont inspirés l’artiste sont placés discrètement à gauche de l’objet-écran, évoquant des notes de bas de pages. Ces extraits décrivent ce qu'est "un refuge émotionnel", "une souffrance émotionnelle" ou un "émotif" - vocabulaire et définition ici empruntée au régime des sciences sociales -.

Le caractère sensoriel de l'œuvre-banc peut évoquer une capsule flottant dans un espace lointain : un espace qui est à la fois nulle part et pour toujours. Cet espace à mi-chemin, est aussi une zone de transit générique, qui mêle fragments anachroniques et perceptifs tout en rejouant la porosité des frontières entre intimité domestique et espace public. Il introduit ainsi une réflexion spatiale sur l'exposition et l'institution en elle-même 2.

D’un côté et de l’autre, le banc est encadré par trois sculptures : Voice Over 2, Araignée du Matin et One_eyed_chair. Elles diffusent du son, des images fixes ou en mouvement. Les deux premières se renvoient l’une à l’autre dans un jeu de forme - contre forme où le contour intérieur de l’une devient le contour extérieur de l’autre. Leur face à face est redoublé par leur surface miroitante en aluminium. Elles se répondent de façon imprévisible, s’activant à intervalle régulier mais désynchronisé, formant un dialogue à distance qui évoque la dimension subversive du surréalisme. Des mots poétiques et empathiques s’échappent des sculptures et déplient des fictions évoquant la fable et le conte où ce sont les animaux qui parlent.

Une forme en aluminium miroir constituée de deux parties symétriques est posée au sol, elle pourrait évoquer la tête agrandie d’un insecte, avec des yeux composés de deux lentilles d’une dizaine de centimètres. Voice over 2 donne au spectateur le sentiment de visionner un film à travers les yeux d’une sculpture. Tandis que la courte vidéo composée de sous-titre en 3d et d’images liquides est projetée sur les lentilles, la voix off se diffuse et infuse toute une partie de l’exposition. L’attention au sous-titrage et à la voix off, chère à l’artiste, est accrue. On la retrouve dans ses travaux précédents, notamment en 2018 dans Looking for A. Œuvre dans laquelle l’artiste avait réalisé une assise circulaire en toile-écran remplie de coupures de papier sur lesquelles étaient imprimées les sous-titres de la vidéo présentée. Dans Voice over 2, c’est une fourmi qui raconte son histoire, tout en jouant sur un trouble fictionnel faisant coexister simultanément plusieurs narrateurs3.

Même la mémoire de la fourmi est questionnée, on ne sait pas si c’est son souvenir ou celui de quelqu’un d’autre. L’artiste y développe l’histoire d’un cheveu qui métaphorise la transmission d’un sentiment entre une mère et sa fille. Cette fable métonymique, accorde à la voix off un rôle significatif au sein de l’exposition.
Elle nous rappelle aussi l’importance de la transmission orale dans l’élaboration de nos histoires collectives.

Dans Araignée du matin (2020) qui est placée de l’autre côté de la pièce c’est une sorte de fleur-araignée qui parle. Elle récite un poème de John Donne 4, daté de 1624, qui rappelle l’unité des valeurs humaines. Cette unité est ici mise en opposition aux relations virtuelles que semble représenter l’esthétique froide et mélancolique de cette fleur automatisée.

Araignée du matin est reliée, par un système de câbles audio à One_eyed_chair (2020). Une lentille est intégrée dans une chaise également recouverte de skaï, la lentille légèrement plus grosse que les précédentes dévoile ici une image fixe. Elle représente le schéma de formation d’une larme, le caractère encyclopédique de l’image y est manifeste. Elle prolonge la recherche de l’artiste sur la manière dont nos savoirs, notamment en biologie, façonnent nos perceptions physiques
du monde 5.

Dans son ensemble la proposition de Tania Gheerbrant simule par sa scénographie un cheminement mental. S’y rejouent les processus nerveux, chimiques et verbaux qui agitent notre cerveau. C'est un jeu contingent, où les règles du mouvement sont guidées par l'agencement des éléments présents :
la tête de fourmi, la fleur-araignée, le banc…

Les éléments sonores et les variations autour de l’objet écran laissent place aux fluctuations du regard et de la perception du spectateur. La tension entre une sensualité quasi anodine et une matérialité froide est accentuée par les relations qui se tissent entre les différents éléments. Les matériaux robotiques côtoient des formes organiques d’où s’échappe par intermittence des voix qui leurs attribuent un rôle allégorique. C’est le principe de la jonction et du découplage qui se présente ici. Celui qui permet à quelque chose d’apparaître ou de disparaître.
Cette révélation de ce qui lie l’invisible et le visible apparaît ici comme une « impulsion allégorique ». Elle formule la relation entre le langage et les objets.
Et évoque un type de rapport décrit par Walter Benjamin comme « un pouvoir de figuration qui fait de la nature une histoire et transforme l’histoire de la nature en un monde qui n’a plus de centre » 6.

La proposition devient ainsi un travail clé dans la recherche de l’artiste sur différentes possibilités de traduction formelle et linguistique. Le travail devient ainsi un langage écrit-oral-filmique qui questionne l’authenticité ou la construction de nos expériences.



Texte rédigé dans le cadre de l’exposition Seconde Peau commissariée par Simona Dvořáková & Eva Drexlerová - Centre Culturel Tchèque & Net_Gallery

1- The Navigation of Feeling - A Framework for the History of Emotions, Cambridge University Press, New York, 2001

2- David Lamelas, A Study of Relationships between Inner and Outer Space, 1969

3- Extrait de la vidéo Voice over 2 : « (...) Oupsss désolée je ne me suis pas présentée. Je travaille à mi-temps. Je suis une voix off. (...) Raconter des histoires c’est hyper chiant. Je suis super fatiguée. (...) Phéromones, antennes, ... Notre communication est plus « liquide » que la vôtre».

4- John Donne, No Man is an Island, Meditation XVII, 1624

5- Jonathan Crary, Technique de l’observateur. Vision et Modernité au XIXeme siècle, Éditions Dehors, Bellevaux, 2016

6- Walter Benjamin, Origine du Drame baroque allemand, Paris, Flammarion.






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Alarme 

par Alexandra Goullier Lhomme - 2019

Pour Tania Gheerbrant, le dispositif et la scénographie sont aussi importants que le script et les protagonistes de ses projets. Qu’il s’agisse de performances, d’installations, de vidéos ou d’éditions, le cadre est minutieusement construit pour permettre au vivant de s’exprimer librement et à l’inconscient de surgir. S’appuyant particulièrement sur la langue et ses différents modes d’existence, Gheerbrant interroge nos manières d’interagir et tente d’approcher les mécanismes à l’oeuvre dans l’élaboration de notre pensée. Infuencée par l’histoire du cinéma, l’artiste étend cette exploration des logiques de structuration à la fabrique de ses oeuvres au sein de laquelle elle confronte l’illusion à l’envers de son décor - la machinerie, le trucage et l’accident.
Pour Prologue, Tania Gheerbrant créé une nouvelle installation vidéo qui examine simultanément le rapport entre le temps réel, le temps différé et les liens sous-jacents entre ces deux médiums : vidéo et performance. Conçues comme des performances flmées, les vidéos de Tania Gheerbrant sont toujours interprétées par un groupe d’amis qui se laisse envahir dans son intimité.

Cette fois, le protocole invite les protagonistes à simuler et rejouer des paroles déjà écrites et pré-enregistrées. Cet échange en monologue, où les performeurs ne sont plus que des incarnations de la parole, questionne notre rapport à l’autre et à soi dans un monde contemporain où le smartphone est devenu roi. Une réfexion mise en exergue dans un décor rempli de mousse, un espace mou dans lequel ce groupe d’individus s’affalent autour de deux sculptures table-fontaines - aux fux continus et infnis - auxquelles ils s’abreuvent. Rappelant à la fois le mou politique, le confort et l’enlisement dans le lieu commun, la mousse dans sa constitution alvéolaire évoque à l’opposé la théorie du multivers et sa conception de l’univers à un niveau atomique. De l’un à l’universelle, Gheerbrant tente de décortiquer nos manières d’être au monde - comment y survivre et comment y trouver sa place. Entre le liquide, le mou, le multiple et l’éveil - politique, social et psychologique. 




Texte rédigé dans le cadre de Prologue collective ( Alexandra Goullier Lhomme, Sandrine Honliasso, Alexandra Pedley )dans le cadre de l’exposition : Prologue I : Tongue on tongue, nos salives dans ton oreille
Galerie Allen, Untilthen, KADIST, Villa Radet - Cité internationale des arts, espaces publics.





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Psyché, psyché, psyché

                                              par Adrien Elie - 2019


Tania Gheerbrant aime se faire des films et nous y projeter. L’exposition est pour elle une manière d’investir le spectateur au sein d’espaces intra-céphaliques desquels émergent des récits inspirés de la psychanalyse et du cinéma. Entrer dans son œuvre, c’est se risquer à prendre place sur un divan pour assister à une fiction dont nous serions inconsciemment des protagonistes. Nous sommes à l’intérieur et à l’extérieur.

Il est possible de croiser dans le cinéma cognitif de Tania Gheerbrant des formes et des figures un brin surréalistes. Le phasme, animal récurent du bestiaire de Tania Gheerbrant, est une invitation au phantasme. Il est un guide. On découvre alors l’artiste en Éros visitant des psychés de spectateurs aux yeux bandés, prisonniers de leurs chambres mentales que Tania Gheerbrant emplie d'œuvres qui n'existent que par elle. Mais comme tout rêve, l’illusion se rompt à la fin de la séance. Les salles obscures se rallument, les yeux sont éblouis, les images impossibles s’évanouissent des écrans cérébraux au réveil. Quand voir c'est perdre disait Georges Didi-Hubermann.

Regarder une œuvre de Tania Gheerbrant équivaut à se retrouver piégé sur un plateau de cinéma. I think it was you 2, objet hybride entre un miroir, une table basse et une fontaine, est pensé comme un élément de décor d'un film, mais lequel ? Peut-être un nouvel Orphée d'un Cocteau ressuscité dans lequel ce mobilier avec effets spéciaux de raz-de-marais * intégrés serait au centre d'un remake d’une scène de traversée d’une psyché. La force du dispositif réside avant tout dans l'expérience qu'il offre, celle de plonger inconsciemment le regardeur qui s’y mire dans un film qui n'existe pas, de passer de l'autre côté d'une caméra invisible.

Sur ce même plateau, il est possible de rencontrer une communauté lovée autour d'une sculpture contenant un festin. Ces Narcisses affamés forment un seul et même corps qui se regarde et se délecte de la source de ses origines, qu'elle soit une soupe primordiale, une gelée alcoolisée ou de l'eau. Les sous-titres récités par une voix lancinante qui accompagnent ces banquets, à la fois intra et extra-diégétiques, forment les souvenirs d'un narrateur anonyme.

À nouveau, le phasme apparaît, cette fois posé sur un rideau de gélatine, fine frontière entre la réalité et la psyché d'autrui que nous sommes invités à franchir. On assiste alors à une séance de psychanalyse d'une femme racontant un de ses rêves dans lequel elle photocopie inlassablement une page truffée de coquilles en portant sur la tête un masque d'âne. big mother, c'est la voix d'une psychanalyste qui jamais n'apparaîtra et la femme-âne qui peut-être est seule dans sa tête. big mother, c'est aussi et avant tout nous, spectateurs-voyeurs omniscients et ignorants, allongés sur le sofa et assis sur le fauteuil, à nouveau à l'intérieur et à l'extérieur.    


* cf. jean Marais dans Orphée, Jean Cocteau, 1950
Texte rédigé dans le cadre de l’exposition Le Mat, la Tempérance, le Pape et le Soleil, à in.plano.



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Five loops and a twist 

                        par Camille Pauhlan - 2018

Interview
Camille Paulhan - Tania Gheerbrant
Dans Five Loops and a Twist, en réponse à mon diplôme de DNAP Blue Agency, an Hypnotic Session – dans lequel le spectateur était contraint à une séance d’hypnose –, ce dernier est désormais libre de ses mouvements grâce à son déplacement entre les différentes performances et vidéos, et peut ainsi créer son réseau, son récit, son montage. Ce lien entre vidéo et performance me plaît beaucoup, car même s’il existe depuis longtemps, il prend une forme toute différente aujourd’hui à l’aune de nos habitudes technologiques, avec l’instantanéité de la prise de vue/diffusion. J’ai voulu mécaniser, réifier mes performeurs, et mettre en parallèle des dispositifs issus des technologies de diffusion d’œuvres (vinyle à sillon fermé, projecteur mis en boucle, GoPro en mouvement perpétuel…) et des récits évoquant ces boucles dans les structures du langage. La parole m’intéresse car elle n’est pas statique, elle permet des détours et des circonvolutions. Pour moi, l’exposition idéale reste une exposition où tout ne se donne pas immédiatement, où l’on puisse revenir, physiquement ou mentalement.

Camille Paulhan :
Décidément, Tania Gheerbrant ne cesse d’éprouver – délicatement – les spectateurs. Il y a deux ans, pour Blue agency, elle leur avait imposé une séance d’hypnose fictive où ils devaient garder les yeux fermés pendant tout le déroulé de l’action. En 2017, pour son diplôme Five loops and a twist, tout semble se passer comme si leur présence n’était pas nécessaire : les performances ont déjà commencé lorsqu’ils entrent dans la pièce, et se répéteront encore et encore, même après leur départ. L’ensemble des propositions que Tania Gheerbrant met en place évoque l’idée d’une boucle, qu’elle soit celle du ruban de Möbius, de la pellicule d’un film super 8 qu’une jeune femme en combinaison blanche rembobine régulièrement, ou encore du disque vinyle en circuit fermé qui n’émet qu’un bruit léger de friction. Tout ne se donne pas immédiatement, il faut arpenter les espaces, parfois se baisser, tourner autour d’une colonne pour lire les poèmes qui y sont écrits, aller et venir pour entendre les textes de deux performeuses : un langage codé à déchiffrer se dévoile par fragments.


Catalogue Felicità 18, Beaux-Arts de Paris Edition, 2018



© Tania Gheerbrant_2021