2020
FR/

 
Texte de l’exposition Seconde peau par  les commissaires   Simona Dvorak et Eva Drexlerová. Exposition au Centre Culturel Tchèque présenantant le travail de Tania Gheerbrant et du duo d’artiste Tchèque, Karolína Matušková & Lucie Zelmanová, 2020.
Ensemble d’ œuvres produite avec le soutien du Centre Culturel Tchèque. 

Quoi que nous fassions et où que nous allions, nous faisons partie d'un réseau complexe de relations invisibles et d'interconnexions dans notre vie quotidienne. Dans les couches les plus profondes de ce vaste labyrinthe, il se cache quelque chose de particulier, quelque chose que nous pourrions appeler le subconscient technologique de notre monde en ligne. C'est comme si notre perception naturelle était en contact permanent avec cette structure autonome qui organise l'information indépendamment de nous. C'est nous, et pourtant nous avons parfois l'impression que quelque chose d'autre décide pour nous, comme si quelqu'un nous chuchotait tranquillement ce qu'il faut penser, ressentir, quoi désirer et quoi craindre. Nous naviguons sur les vagues de cette vaste infrastructure de communication qui s'étend du fond des océans au paysage dans lequel nous vivons jusqu'au ciel. Il essaie de découvrir qui nous sommes et ce que nous faisons, d'estimer dans quel état émotionnel nous nous trouvons en ce moment et de prédire nos prochains mouvements. Cela nous affecte, devient quelque chose comme notre seconde peau, co-créant nos émotions, modifiant nos souvenirs, changeant nos inclinations, tout cela se passe très subtilement, d'une manière qui nous fait nous demander à quel point c'est encore nous et dans quelle mesure prenons-nous pour acquis ce qui est inscrit en nous par quelque chose ou quelqu'un à l’extérieur.


En/


Text of the exhibition Second Skin by the curators  Simona Dvorak and Eva Drexlerová. Exhibition at the Czech Cultural Centre featuring the work of Tania Gheerbrant and the Czech artist duo, Karolína Matušková & Lucie Zelmanová, 2020.
Works produced with the support of the Czech Cultural Centre.


Whatever we do and wherever we move, we are part of a complex network of invisible relations and interconnections in our daily life. In the deepest layers of this vast labyrinth lies something quite peculiar, something we could call the technological unconscious of our networked lifeworld. It’s as if our natural perception was in constant contact with this autonomous structure that organises information independently of us. It’s us, and yet sometimes we feel as if something else is deciding for us, as if someone is quietly whispering to us what to think, to feel, what to desire and what to fear. We sail on the waves of this vast communication infrastructure that stretches from the bottom of the oceans to the landscape in which we live to the skies. It tries to find out who we are and what we are doing, to estimate what emotional state we are currently in and to predict our next moves. It affects us, becomes something like our second skin, co-creating our emotions, modifying our memories, changing our inclinations, all of which take place very subtly, in a way that makes us wonder to what extent it’s still us and to what degree do we take for granted what is inscribed in us by something or someone from the outside.



Voice over 2, Tania Gheerbrant, aluminium, glass lenses, screws, mdf black, video projection 03’07’’ in loop & Sugar be my caramel, Karolína Matušková & Lucie Zelmanová,video installation double projection , 05’13’’ in loop / pic : Lévana Schütz



Voice over 2 , Tania Gheerbrant, aluminium, glass lenses, screws, mdf black, video projection 03’07’’ in loop, voice over: Karin Hemming / pic : Lévana Schütz



Arraignée du Matin, Tania Gheerbrant, 2020, aluminium, speaker, screws, mdf black, gelatin, sound 30’’ in loop each 5’, dimension 110 x 70 x 10 cm





Arraignée du Matin, Tania Gheerbrant, 2020, aluminium, speaker, screws, mdf black, gelatin, sound 30’’ in loop each 5’, dimension 110 x 70 x 10 cm


 
'No Man is an Island'
No man is an island entire of itself; every man
is a piece of the continent, a part of the main;
if a clod be washed away by the sea, Europe - continent -
is the less, as well as if a promontory were, as
well as any manner of thy friends or of thine
own were; any man's death diminishes me,
because I am involved in mankind.
And therefore never send to know for whom
the bell tolls; it tolls for thee.
Traduction :
Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ;
tout homme est un fragment du continent,
une partie de l’ensemble ;
si la mer emporte une motte de terre,
l’Europe le continent - en est amoindrie,
comme si les flots avaient emporté un promontoire,
le manoir de tes amis ou le tien ;
la mort de tout homme me diminue,
parce que j’appartiens au genre humain ;
aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas :
c’est pour toi qu’il sonne.






Navigation of Feeling, Tania Gheerbrant, 2020, plywood, leatherette, fabrics, steel, led panel, overlay printing, lenses, screen, 28''50 '' loop video, dimension 400 x 150 x 150 cm / pic : Lévana Schütz



Navigation of Feeling, Tania Gheerbrant, 2020, plywood, leatherette, fabrics, steel, led panel, overlay printing, lenses, screen, 28''50 '' loop video, dimension 400 x 150 x 150 cm / pic : Lévana Schütz



Exhibition view through :  Arraignée du Matin, Tania Gheerbrant, 2020, aluminium, speaker, screws, mdf black, gelatin, sound 30’’ in loop each 5’, dimension 110 x 70 x 10 cm



One_eyed_chair, Tania Gheerbrant, 2020, steel, wood, leatherette, lens, tablet, dimension 60 x 70 X 55 cm



One_eyed_chair, Tania Gheerbrant, 2020, steel, wood, leatherette, lens, tablet, dimension 60 x 70 X 55 cm




Navigation of Feeling -
Emotional factory chapter 1
                   

Par Simona Dvořáková - 2020


Le cycle d'expositions Parlons de Silence s'intéresse à l'origine et au développement de nos modes de communication en relation avec les émotions.
Dans le cadre de la première exposition Seconde Peau, le duo tchèque Karolína Matušková & Lucie Zelmanová a été invité à exposer aux côtés de l'artiste française Tania Gheerbrant. Cette dernière a produit une nouvelle série de sculptures, qui tente de matérialiser ses recherches théoriques et se présente rapidement au spectateur comme l'évocation d'un sorte " d'usine émotionnelle ".

L'œuvre nodale de l'installation, Navigation of Feeling, un banc noir au design froid et aux fonctions multiples, est accompagnée de sculptures parlantes et diffusant des vidéos. L'ensemble des propositions par l'usage récurrent de lentilles rondes diffusant des images en mouvement, interroge l'objet-écran et incarne la miniaturisation de nos espaces numériques. La miniaturisation, tant physique que métaphorique, vient ici souligner la solitude que peut générer nos échanges numériques.

Le banc noir en forme de V se déploie dans la pièce sombre. Sur son côté droit s'élève un objet-écran, constitué d'un panneau LED recouvert d'une image de paysage aquatique tramée et imprimée sur calque. Trois lentilles intégrées dans la surface laissent entrevoir une vidéo diffusée en boucle sur un écran. Par un jeu de strates, qui renvoient aux filtres numériques, on aperçoit les images télescopique d'un paysage défilant en travelling, le dispositif rappelle la lenteur du cinéma d'Andreï Tarkovsky.

Des extraits tirés du livre de William Reddy 1 qui ont inspirés l’artiste sont placés discrètement à gauche de l’objet-écran, évoquant des notes de bas de pages. Ces extraits décrivent ce qu'est "un refuge émotionnel", "une souffrance émotionnelle" ou un "émotif" - vocabulaire et définition ici empruntée au régime des sciences sociales -.

Le caractère sensoriel de l'œuvre-banc peut évoquer une capsule flottant dans un espace lointain : un espace qui est à la fois nulle part et pour toujours. Cet espace à mi-chemin, est aussi une zone de transit générique, qui mêle fragments anachroniques et perceptifs tout en rejouant la porosité des frontières entre intimité domestique et espace public. Il introduit ainsi une réflexion spatiale sur l'exposition et l'institution en elle-même 2.

D’un côté et de l’autre, le banc est encadré par trois sculptures : Voice Over 2, Araignée du Matin et One_eyed_chair. Elles diffusent du son, des images fixes ou en mouvement. Les deux premières se renvoient l’une à l’autre dans un jeu de forme - contre forme où le contour intérieur de l’une devient le contour extérieur de l’autre. Leur face à face est redoublé par leur surface miroitante en aluminium. Elles se répondent de façon imprévisible, s’activant à intervalle régulier mais désynchronisé, formant un dialogue à distance qui évoque la dimension subversive du surréalisme. Des mots poétiques et empathiques s’échappent des sculptures et déplient des fictions évoquant la fable et le conte où ce sont les animaux qui parlent.

Une forme en aluminium miroir constituée de deux parties symétriques est posée au sol, elle pourrait évoquer la tête agrandie d’un insecte, avec des yeux composés de deux lentilles d’une dizaine de centimètres. Voice over 2 donne au spectateur le sentiment de visionner un film à travers les yeux d’une sculpture. Tandis que la courte vidéo composée de sous-titre en 3d et d’images liquides est projetée sur les lentilles, la voix off se diffuse et infuse toute une partie de l’exposition. L’attention au sous-titrage et à la voix off, chère à l’artiste, est accrue. On la retrouve dans ses travaux précédents, notamment en 2018 dans Looking for A. Œuvre dans laquelle l’artiste avait réalisé une assise circulaire en toile-écran remplie de coupures de papier sur lesquelles étaient imprimées les sous-titres de la vidéo présentée. Dans Voice over 2, c’est une fourmi qui raconte son histoire, tout en jouant sur un trouble fictionnel faisant coexister simultanément plusieurs narrateurs 3.

Même la mémoire de la fourmi est questionnée, on ne sait pas si c’est son souvenir ou celui de quelqu’un d’autre. L’artiste y développe l’histoire d’un cheveu qui métaphorise la transmission d’un sentiment entre une mère et sa fille. Cette fable métonymique, accorde à la voix off un rôle significatif au sein de l’exposition.
Elle nous rappelle aussi l’importance de la transmission orale dans l’élaboration de nos histoires collectives.

Dans Araignée du matin (2020) qui est placée de l’autre côté de la pièce c’est une sorte de fleur-araignée qui parle. Elle récite un poème de John Donne 4, daté de 1624, qui rappelle l’unité des valeurs humaines. Cette unité est ici mise en opposition aux relations virtuelles que semble représenter l’esthétique froide et mélancolique de cette fleur automatisée.

Araignée du matin est reliée, par un système de câbles audio à One_eyed_chair (2020). Une lentille est intégrée dans une chaise également recouverte de skaï, la lentille légèrement plus grosse que les précédentes dévoile ici une image fixe. Elle représente le schéma de formation d’une larme, le caractère encyclopédique de l’image y est manifeste. Elle prolonge la recherche de l’artiste sur la manière dont nos savoirs, notamment en biologie, façonnent nos perceptions physiques
du monde 5.

Dans son ensemble la proposition de Tania Gheerbrant simule par sa scénographie un cheminement mental. S’y rejouent les processus nerveux, chimiques et verbaux qui agitent notre cerveau. C'est un jeu contingent, où les règles du mouvement sont guidées par l'agencement des éléments présents :
la tête de fourmi, la fleur-araignée, le banc…

Les éléments sonores et les variations autour de l’objet écran laissent place aux fluctuations du regard et de la perception du spectateur. La tension entre une sensualité quasi anodine et une matérialité froide est accentuée par les relations qui se tissent entre les différents éléments. Les matériaux robotiques côtoient des formes organiques d’où s’échappe par intermittence des voix qui leurs attribuent un rôle allégorique. C’est le principe de la jonction et du découplage qui se présente ici. Celui qui permet à quelque chose d’apparaître ou de disparaître.
Cette révélation de ce qui lie l’invisible et le visible apparaît ici comme une « impulsion allégorique ». Elle formule la relation entre le langage et les objets.
Et évoque un type de rapport décrit par Walter Benjamin comme « un pouvoir de figuration qui fait de la nature une histoire et transforme l’histoire de la nature en un monde qui n’a plus de centre » 6.

La proposition devient ainsi un travail clé dans la recherche de l’artiste sur différentes possibilités de traduction formelle et linguistique. Le travail devient ainsi un langage écrit-oral-filmique qui questionne l’authenticité ou la construction de nos expériences.



Texte rédigé dans le cadre de l’exposition Seconde Peau commissariée par Simona Dvořáková & Eva Drexlerová - Centre Culturel Tchèque & Net_Gallery

1- The Navigation of Feeling - A Framework for the History of Emotions, Cambridge University Press, New York, 2001

2- David Lamelas, A Study of Relationships between Inner and Outer Space, 1969

3- Extrait de la vidéo Voice over 2 : « (...) Oupsss désolée je ne me suis pas présentée. Je travaille à mi-temps. Je suis une voix off. (...) Raconter des histoires c’est hyper chiant. Je suis super fatiguée. (...) Phéromones, antennes, ... Notre communication est plus « liquide » que la vôtre».

4- John Donne, No Man is an Island, Meditation XVII, 1624

5- Jonathan Crary, Technique de l’observateur. Vision et Modernité au XIXeme siècle, Éditions Dehors, Bellevaux, 2016

6- Walter Benjamin, Origine du Drame baroque allemand, Paris, Flammarion.

© Tania Gheerbrant_2021